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L'Amitié

LE TEMPS D'AVANT > René Aniorté



Avec quelques amis, nous avons programmé une "piñata"(1) , ce dimanche dans la petite ferme du grand-père. Située après le Cap Falcon, elle se dresse non loin du "Pain de Sucre". Ses terres ont été cédées par la commune aux citoyens intéressés, sous forme de bail emphytéotique. Elle trône au sommet de la dernière montée, juste avant la descente vers les "Coralettes".



Nous, nous l'appelons "la ferme", parce que nous l'aimons, mais elle ne dispose ni d'eau, ni d'électricité, ni d'autres commodités. Ses trois seules pièces renferment du matériel agricole et des céréales pour nourrir les bêtes. Pour respecter la tradition, l'une d'elles est dotée d'un lit. Il permet, à la belle saison, de s'étendre pour la divine sieste. Une écurie la jouxte, abritant les seules habitantes du quartier, deux magnifiques juments auburn, dénommées "la Capitana" et "la Cariñana". Durant la guerre de 39-45, elle abrita d'autres chevaux, des porcs, des lapins, des poules et des dindons. Les hostilités et les restrictions terminées, son cheptel fut réduit au minimum nécessaire.

Un arbre majestueux, seul point d'ombre à deux kilomètres à la ronde, protège du soleil une charrette et deux charrues. Les vignes alentour profitent abondamment du foisonnement de lumière et de chaleur. La ferme occupe le plat du coteau, là où les terres ne sont que sable. D'ailleurs, elles vont en remontant rejoindre les dunes parsemées de palmiers nains. En attendant la pluie, leurs feuilles abritent de nombreux petits escargots blancs, un délice en "Frita"(2) .



Sur l'un des sommets, dominant les dunes de ce Sahel, face à la Méditerranée, on ne sait comment, pousse un arbre solitaire. Ses rameaux sont presque secs pratiquement toute l'année, mais il vit miraculeusement. Un panorama extraordinaire, absolument exceptionnel, sur la côte et la mer s'y étend à perte de vue. Par temps clair, on aperçoit de là, le sommet de la Sierra Nevada, tout près de Grenade, de l'autre côté, là-bas, chez les Ibères. Mon grand-père me l'a tant affirmé en "castillan", sa langue maternelle, que je n'ai aucune raison d'en douter ! À chacun de mes voyages à Grenade ou dans sa région, affleurant sans doute de cette lointaine époque, ressurgit en moi une sorte de mélancolie mêlée d'orgueil, difficile à réfréner, face à cette masse enneigée.

Nous mangerons à l’ombre. Le sol de terre battue nous servira de table. En attendant l’heure, assis sur des sièges de fortune, nous formons un cercle.



Chacun s’affaire consciencieusement car Pierre, le roi du "Gaspacho manchego"(3), a réparti les tâches. Les chargés d'oursins sont partis tôt ce matin, à "la Grama", lieu de pêche favori pour ces échinodermes. D'ailleurs, ils ne devraient plus tarder. Le casse-croûte sera également un grand moment de la journée ! Une occasion, s’il le fallait, de rappeler que l’amitié apporte dans la vie toutes ces petites joies qui mènent au grand bonheur.

Maxime, notre ami "le divorcé", est de la fête. Seul, sans sa Marie-Line, il cafarde tout au long de ses jours. Sa blessure reste toujours ouverte et, du coup, l’invitation le réjouit. Avec un nœud dans la gorge, il nous explique "qu’une bouffée d'amitié, pour un cœur dans la peine, apporte à l'air ambiant, cet oxygène si souvent raréfié lorsque la vie devient cruelle". Mais cela ne lui suffit pas, il rajoute une note plus personnelle :
    - L'amitié devrait demeurer quelles que soient les circonstances et survivre à tout amour naufragé !
   - Épluche plutôt les tomates ! Évite si tu peux de les noyer sous des trombes d’eau. Si tu continues à nous raconter ta vie de cette façon, dans pas longtemps, tu vas tous nous faire chialer. N'oublie pas que la tristesse est aussi contagieuse que le rire est communicatif !

Pierre, chef reconnu et considéré par tous, ne peut laisser ses aides cuisiniers dissiper leur énergie en tristounets débats. Nous sommes là pour rire. Il a décidé d'intervenir chaque fois que nécessaire, pour couper court à toute dérive. Lucien aussi voudrait participer à la discussion qui s’amorce. Il se trouve face à Marcel, aussi larmoyant que lui. Ils n'ont, par contre, aucune peine particulière à extérioriser. Ils sont juste chargés d’éplucher les oignons et n'ont pu échapper à cette tâche ingrate. Pour l’instant, ils pleurent comme deux malheureux veufs esseulés dans une allée de cimetière. Il ne manque que la couronne de fleurs à la main pour faire plus vrai.

Du coup, le silence se fait et l’écoute prend une dimension plus solennelle, compassion oblige !
    - L'amitié, c’est comme un champ de fleurs. Il faut la protéger par une haie de ronces, car même les ronces donnent des fleurs et des fruits au printemps !
   - C’est tout à fait exact ! Dans l’immédiat, je vous demanderai d'aller laver vos yeux. Ne vous déshydratez pas et ne perdez pas non plus vos eaux ! Vous n'êtes ni des pleureuses professionnelles, ni des femmes enceintes sur le point d'accoucher !

Puis, se tournant vers Roger, aussi larmoyant qu'eux, à cause de la fumée d'un feu qui refuse de prendre :
    - Toi Roger, laisse tomber le feu pour l'instant. Sers-nous plutôt l’anisette, elle te rafraîchira, aussi !

Les pêcheurs de retour, nous surprennent, en plein "sirotage". On boit et reboit à la santé de chacun, au soleil, à la vie, à l’amitié et à l’amour. En réalité, les filles nous manquent un peu. Il faudra à l’avenir bousculer les traditions et les inviter dans notre cercle amical.

Cependant qu'iodée, chatouilleuse, sensuelle, l'odeur des oursins envahit les narines, confinés en un coin, les pêcheurs abreuvés s'arment de leurs vieux ciseaux. Avec des mouvements calculés, comme des pas de danse, ils entament l'ouverture des fantastiques "châtaignes, ces fruits que nous offre la  mer. L'anisette aiguisant l'appétit, tout à l'heure, chacun participera à la dégustation, un autre grand moment de convivialité !



Pierre, les yeux mi-clos pour mieux se concentrer, surveille l'énorme poêle ronde et profonde installée sur le feu. Tout en s'attachant à faire revenir les viandes, sans les quitter des yeux, il s’applique à racler l’intérieur des carapaces avec ses "mouillettes" de pain. "Un vrai régal !" prétend-il. Jugement que sans plus attendre, d'une voix unanime, les présents confirment. La "cañica"(4)  en tournant, entreprend sa valse solennelle, et sa circulation pousse rapidement la joie à s'extérioriser.

Entre casse-croûte et repas, une petite pétanque va égayer l’assemblée. Les romantiques graviront le coteau, puis la dune, pour se pénétrer de la beauté sauvage de la contrée. Tranquillement, le programme continue son déroulement. Un accordéon va même accompagner les chants joyeux de notre troupe. Une jument, à son tour, finit par sortir de l’écurie. Elle va d'ailleurs se transformer en cheval de selle, montée "sans frein", à la carthaginoise. D'habitude, elle tire une charrue ou l'une des charrettes.

Après le repas, les "fatigués" s’allongent à l’ombre pour une sieste. Lorsque les choses iront mieux, nous rechargerons les voitures, nettoierons nos déchets, puis chacun rentrera chez lui, raconter sa journée. Maxime, lui, malgré sa démarche titubante, semble revivre. Son visage anormalement coloré s'est étrangement épanoui. Il fait plaisir à voir. Le soleil et surtout la "cañica" ne sont pas étrangers à sa jovialité.  S'abreuver à la bouteille, de cette façon, vous fait perdre le compte exact de la quantité de liquide absorbé. Sa cuite aura au moins l’avantage de l'aider à oublier sa tristounette condition. Comme nous l'avons allongé à l'ombre, tout heureux, il relève la tête pour nous expliquer, la bouche pâteuse :
    - La haine, comme l'amour, triomphe de tout un jour ! Les ans creusent une tombe et, si la haine s'estompe, l'amour aussi perd souvent de son intensité. Elle finit même parfois par s’effacer. Seul un amour véritable et sincère peut faire place au respect et à une véritable amitié, toute de réciprocité !

Sur ce, notre "porteur de scoumoune" s’est endormi comme un ange. Son sommeil profond nous berce de ses  ronflements bruyants. Il dort en paix. Il a livré le fond de sa pensée. Nous le ramènerons à son domicile et le mettrons au lit, après l'avoir déshabillé, couvert et déposé une bise amicale de bonne nuit, sur le front. Demain, nous passerons le voir et nous reparlerons de "piñatas". Nous rirons de quelques histoires drôles et reparlerons encore, pendant des heures, de tout et de rien, comme d'habitude. Ainsi va l’amitié, comme va le soleil, avec chaleur et régularité, dans la diffusion et la répartition de ses rayons !

Dès le lendemain matin, Lucien, l'incurable poète, marquera ces instants partagés de bonheur et d'amitié, en nous composant un faux sonnet. Qu'importe qu'il soit faux, à nos oreilles, finalement, cette amitié ne sonne pas si mal !

René Aniorté


(1) Sortie entre hommes, à la campagne ou à la mer, pour partager un repas et passer un bon moment ensemble, en ces temps où les hommes travaillaient à l'extérieur du foyer. A cette occasion, chacun apportait son aide ou ses compétences en cuisine, pour l'élaboration de paella, gaspacho, frita, caldero, "sardinade" ou oursinade. Anisette et vins figurent bien sûr, en bonne place, apportant leur chaude note, à l’ambiance du jour.  

(2) Plat local fait de tomates et poivrons, longtemps mijotés, agrémenté d'ail, de persil, parfois d'oignon, toujours d'épices, accompagnant viandes, poisson ou crustacés.

 (3) Sorte de ragoût dans la composition duquel entrent différentes viandes, beaucoup d’oignons, des tomates, quelques épices. Vers la fin de la cuisson, on y ajoute une galette faite de pâte à pain, non levée, découpée en morceaux. Les fins gourmets rajoutent même une poignée d’amandes pilées. On le confond souvent avec le gaspacho andalou qui est une soupe froide de tomate, parsemée de quartiers de concombres crus.

 (4) Sorte de bec fait d’un segment de roseau, coupé en biseau. Fixé au goulot, la "cañica" permet de boire directement le vin à la bouteille, sans toucher au bec ou alors, en l’effleurant à peine du bout des lèvres. De cette façon, il devient difficile de mesurer avec exactitude la quantité de boisson absorbée.


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Mis à jour le 29/10/2017
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