Aïn-EL-Turck La Plage

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Sur un air des années 50

LE TEMPS D'AVANT > René Montaner





Telle une fantastique machine à remonter le temps, la platine sur laquelle je venais de lancer un vieux 33 tours de Sidney Bechet me conduisit, par le magie du son et de sa courbe, jusqu'au tout début des années 50.
 
Le mythique disque noir, un peu semblable à la délicieuse madeleine de notre enfance, allait me donner l'occasion de me replonger dans les vagues... souvenirs des plages de la Corniche oranaise et de celle d'Aïn-el-Turck en particulier, car c'est dans ce petit village d'agriculteurs-viticulteurs que résidait pratiquement toute ma famille.

Alors - ne me demandez pas pourquoi - depuis cette époque où j'allais avoir 15ans, je suis toujours resté un amateur, pour ne pas dire un amoureux, des "vinyles".

Il est fort probable que cette passion soit née chez moi, le jour où mon frère Guy, mon aîné de 2 ans, remporta le premier prix du Radio-crochet de la Fête de la Marine oranaise qui avait lieu, tous les ans, sur la Place de la République.

Je me souviens aussi que, outre la kyrielle de petits lots offerts par les commerçants du quartier tels que des vins fins, des livres, de la vaisselle de limoges, il reçut, en récompense suprême, un tourne-disque "Teppaz" sur lequel j'allais enfin pouvoir écouter, sans limite, les succès intemporels de Brel, Brassens et de Gilbert Bécaud alias "Monsieur 100 000 Volts" qui était devenu pour nous, adolescents, "l'idole" de notre  jeunesse.

C'est pourtant Léo Ferré qui "avec le temps", deviendra plus tard pour moi, le poète musicien que je finis par leur préférer même  si, quelque part, j'ai toujours gardé "un faible"  pour la  chanson "Quand il est mort le poète" qu'il m'arrive encore de chanter au sein de la chorale de quartier que j'anime.


Chorale d'un quartier montalbanais "Les voix de l'Esplanade"


Bien au-delà des artistes et de leurs succès, le souvenir que j'ai gardé de ce tourne-disque reste toujours accroché à ma mémoire comme une arapède à son rocher ;  il me ramène souvent à une anecdote concernant mon grand frère Henri, dont j'ai peu eu  l'occasion de parler jusqu'à présent. La différence d'âge  de 11 et 13 ans que nous avions avec lui peut sans doute expliquer pourquoi Guy et moi l'avons si peu raconté dans nos écrits.

Aujourd'hui le fameux vinyle des années 50 qui revient à la mode, m'offre enfin  la possibilité  de lui redonner vie en évoquant ci-après une petite anecdote Aïn-el- Turckoise dont il fut l'homme orchestre...


Henri et Guy sur la Place d'Aïn-el-Turck

"Un Dimanche... bien branché"


Cet été là, mes parents eurent l'opportunité d'occuper, durant deux mois, une belle villa située en front de mer d'Aïn-el-Turck, tout près d'une falaise rocheuse qui dominait la petite plage de sable fin de "Pigna plana".

Ce fut grâce à ma tante Adrienne qui habitait vers le milieu de la rue Louis Pasteur et donc à quelques encablures de là, que ses propriétaires, qu'elle connaissait bien, lui demandèrent de leur trouver quelqu'un de sa famille pour en  assurer la garde, durant  les longues vacances qu'ils devaient prendre en Métropole.

Ainsi donc, mes parents acceptèrent cette proposition avec d'autant plus de facilité qu'elle ne comportait aucune contrainte particulière sauf celle d'en assurer le bon entretien et de veiller à l'arrosage d'un joli jardin qui se trouvait "côté mer". Cette villa "de rêve" nous permit à Guy et à moi de goûter sans limite et à toute heure, des jeux et plaisirs de la plage, y compris certaines nuits, lorsque le clair de lune qui n'était pas aussi réputé que celui de Maubeuge éclairait notre chemin.

Pas étonnant non plus que, dans de telles conditions d'hébergement, mon grand frère Henri, qui travaillait au Central téléphonique d'Oran, ait eu l'idée d'inviter, un dimanche de Juillet, "tous les copains de sa bande" comme aurait dit Renaud, à venir passer la journée au bord de l'eau.

Après le déjeuner où poissons, viandes et saucisses furent grillés au feu de bois, la joyeuse bande composée de garçons et de filles d'Oran et d'Aïn-el-Turck, se mit à écouter et à danser sur la musique des disques  vinyles des propriétaires des lieux
qui, apparemment, étaient plutôt amateurs de Jazz et de musique latino-américaine.

Voyant que l'ambiance, tout comme la température, commençait à monter sous l'effet du chaud soleil de juillet mais, aussi de celui des fumées et vapeurs de cigarettes anglaises et des digestifs anisés, Henri les invita à descendre sur la plage, pour se rafraîchir... les idées !

C'est alors que son meilleur copain, Roland P., lui fit une proposition sous forme de boutade.



- Dis-moi Henri, que dirais-tu si je te proposais de transporter  le poste radio et le tourne-disque de la villa sur la plage !
- Je pense que c'est une idée géniale même si, par ailleurs, le risque est grand d’abîmer le matériel Radio-sono... lui répondit Henri.
- Banco ! lui rétorqua Roland... je prends l'affaire en main car je suis "couvert" par mon assurance d'artisan électricien !
  
Avec une telle garantie, Henri finit par lui donner "quitus" un peu comme lorsqu'il recevait le certificat de conformité d'un chantier !

Et voilà donc comment, pendant que ses copains et copines prenaient un bain de "dégrisement", ce brave Roland, se transporta jusqu'à son atelier à Oran où il récupéra deux tourets de câbles électriques ainsi que du matériel de chantier.

Fort heureusement la main d’œuvre,  même si elle n'était pas trop qualifiée, ne manquait pas d'ardeur et sous la conduite d' Henri qui dirigeait le chantier, Roland réussit à "faire le branchement" en un peu moins des deux heures, qu'il avait initialement prévu !

Preuve était faite une fois de plus, qu'il n'y a rien de mieux que d'avoir un ami électricien si on veut que... le courant passe bien !

Et c'est ainsi que pour la première fois de leur vie, les riverains et quelques autres baigneurs intrépides qui connaissaient cette crique difficile d'accès, virent de leurs yeux et entendirent de leurs oreilles une bande de jeunes chanter et danser la Samba et le Meringué comme peuvent le faire les Brésiliens à Copacabana, à Rio !

Puis comme la nuit commençait à tomber, Roland brancha deux  projecteurs qui bien entendu, mirent en lumière ce petit coin de la plage qui resta allumé et animé durant toute une partie de la nuit.

Finalement on ne saura jamais à quelle heure les copains et les copines repartirent pour Oran ni combien de baisers furent échangés durant cette "chaude" nuit de Juillet mais en revanche, je crois me souvenir que ce fut ce soir là qu'Henri fit la connaissance d'une jolie jeune-fille du quartier de Saint-Pierre d'Oran  qui, quelques années plus tard, devint sa chère et tendre épouse... Il s'agissait de Francine.


De nos Jours...
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L'histoire que je viens de vous raconter, qui date des années 50, se poursuit de nos jours entre Marseille et Toulon puisque c'est là que réside une grande partie de ma famille.

Si l'époque du disque vinyle est loin derrière nous, en revanche, par un heureux concours de circonstances, il se trouve qu'une jeune-fille qui vient d'avoir 20 ans, et qui se prénomme "Oriane", anagramme de notre région d'Origine : l 'Oranie... vient de réussir ses examens de technicienne de l'image et du son ; or il se trouve que cette jeune femme n'est autre que la petite-fille de mon grand frère Henri qui nous a quittés en 1987 des suites d'une longue maladie et qu'elle n'a pas connu de son vivant.

Avec sa maman, Ghislaine, elle vient de tourner son premier court-métrage qui est un reportage sur un sujet qui nous tient particulièrement à cœur... "Oran... le 5 Juillet 1962" ! Si l'occasion vous est donnée de le voir, ne le manquez pas..., car vous y découvrirez des témoignages très émouvants qui retracent les heures les plus sombres de l'histoire de la ville d'Oran. Vous serez également émus par le timbre de voix de Ghislaine, sa maman, qui a été sa proche collaboratrice, pour le scénario et le montage.

Quel honneur et quel bonheur pour nous, de voir que grâce à cette  jeune génération, notre histoire et nos mémoires vont pouvoir, si nécessaire, "entrer en résistance" si d'aventure, les historiens de l'intelligentsia faisaient l'impasse sur cette date...

En attendant, il y a dans ces images et dans cette voix quelque chose d'indicible qui me fait penser... à un parfum d’Éternité.

Épilogue
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Mon histoire se termine comme elle avait commencé... c'est à dire par l'écoute d'un air des années 50 gravé sur un vieux vinyle que je viens de sortir délicatement de sa pochette cartonnée.

Parmi tous ces disques que vous devez avoir rangés au fond d'une armoire ou d'un placard, je suis certain que mon récit va vous donner envie de les ressortir et, après les avoir  "cajolés, bichonnés", regardés sur chaque face à la recherche d'une rayure éventuelle, de les faire tourner... à la bonne vitesse* en posant, sans trembler la fameuse tête de diamant sur cette surface magique qui va vous  faire entendre un son d'une "chaleur" à nulle autre pareille.

A vos chronos* et à votre tourne-disque afin  que, comme moi vous puissiez vous dire, après les avoir écoutés et réécoutés...  

« C'est extra ! »



René Montaner   


* Pour les "forts en Maths et Physique" et ils sont nombreux... un 33 tours mesure 30cm de diamètre et tourne à la vitesse de 33,33 tours... à la minute)

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-  Un grand merci à mon frère Guy pour son aide, ses conseils et sa documentation...

-  Mes pensées les plus chères, pour mon grand frère Henri qui, là où il se trouve, doit probablement continuer d'animer et d'illuminer, de son beau sourire, de belles journées comme celle que je viens d'essayer de vous faire revivre...

René Montaner   (Montauban Juin 2015)


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Mis à jour le 29/10/2017
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